|

La traversée depuis la Baie de Nicoya vers l'île d'Oahu, Honolulu.
A 10 heures le matin du 15
avril, nous prenons notre élan pour parcourir les 4500 miles nautiques
prévus jusqu'aux îles Hawaii.
Pour commencer, nous
faisons escale technique à l'île de San Lucas, pour retirer de l'arbre
d'hélice un bout de filet que nous avons ramassé dans le chenal de sortie
de Puntarenas ! Pendant ce temps, le vent qui souffle habituellement le
matin du Nord au Sud en a profité pour virer de 180° dés l'après-midi
entamé et souffle maintenant du Sud, pile dans l'axe de la baie. Et nous
nous retrouvons au près serré avec un vent de 15 à 20 noeuds à tirer des
bords pour sortir de la baie !!!! Cela commence bien. On prend un
ris dans la grand-voile et diminuons la surface du foc de quelques tours
de rouleaux. Et très philosophiquement, nous démarrons. Nous tirerons des
bords tout l'après-midi, puis le soir venu, le vent tombe quand nous nous
approchons du Cap Blanco juste à la sortie de la baie ! Le soleil se couche
à 18 heures. Nous démarrons le moteur pour nous dégager de la pointe. On
rencontre quelques bateaux de pêche, puis nous longeons l'île Blanca, une
toute petite île à la pointe, qui paraîtra fantomatique sous l'éclairage
de la pleine lune. De nombreux brisants illuminent sa côte sud, il vaut
mieux ne pas trop s'en approcher. On consulte le thermomètre : l'eau de mer est à 30,4°C !!!
Pendant notre première
nuit, nous avons croisé deux cargos qui entraient dans la baie de Nicoya,
quelques bateaux de pêche. Une brise légère de Nord nous
déhale de la proximité de la côte. Puis dans la journée le vent faiblit,
et après 8 heures de navigation, nous avons parcouru 8 miles nautiques !
Il y a un fort courant contraire de presque 2 noeuds. Nous mettons
le moteur en route quand le vent tombe tout à fait, il ne faudrait quand
même pas que nous reculions !
Troisième journée de traversée :
le vent est passé Nord Nord Ouest. Notre cap est au 280°. Nous avons
croisé la route de plusieurs cargos, et avons été survolé par un
hélicoptère, qui s'est révélé être l'avant-garde d'un énorme thonier. Ce
bateau de pêche a mis ses filets à l'eau à un mile de nous. Espérons qu'un
petit thon se prendra à nos lignes.

Dans la nuit, nous voici devenu hôtel pour Fous
de Bassan à Pieds rouges, ou bleus. Il y en a eu un avec des
pieds jaunes !
Le seul exemplaire à pattes
jaunes.
Peu farouches, nous avons pu les approcher de très près pour les
photographier. Au plus fort de la "saison", nous avons affiché complet
avec une trentaine d'oiseaux qui se bousculaient pour avoir les meilleures
places dans le balcon avant ! D'après le livre sur les oiseaux que nous
avons à bord, les spécimens des photos ci-dessus sont des juvéniles. Ils
n'auront leur apparence d'adulte qu'après 5 mues. Ils seront comme le
blanc et noir ci-dessous, avec un bec d'un joli bleu. Ils ont une façon
de pencher la tête de côté et de tordre le cou pour nous observer qui est
rigolote. On pourrait croire qu'ils ont une cagoule qui leur couvre la
tête jusqu'aux yeux, ne laissant dépasser que le bec.

Adulte et juvénile.
Ces gentilles petites bêtes
trouveront l'hôtel tellement agréable que toutes les nuits ils y
reviendront, pendant une vingtaine de jours. Bien sûr, le désagrément de
la gente animale, c'est que la plage avant du bateau s'est transformée en
plage de guano à grande vitesse. Aussi, on laissait les oiseaux
s'installer pour la nuit, mais au matin, armés de la gaffe (avez-vous vu
de près leurs becs) nous les chassions afin de nettoyer ce que l'on
pouvait.
Le soir, au moment de forte affluence, les atterrissages furent l'objet de
plusieurs fous rires. Quelques arrivées ratées les font tomber et entraîner plus
d'un de leur compatriotes dans leur chute, tout en douceur, rassurez-vous,
puisque notre vitesse est de l'ordre de 2 noeuds et que l'eau est à 1,50 m
sous eux. Quand le balcon avant est plein, ils investissent les filières
beaucoup moins stables.
Il y a même un juvénile manifestement à l'écart des autres peut-être à cause
de son oeil borgne, qui préfèrera le balcon arrière à moins d'un mètre de
nous. Nous le baptiserons "Gudul", et facilement reconnaissable à son
oeil, il reviendra au même endroit plusieurs jours de suite.
La nuit, quelquefois nous
entendrons des "clongs !" causés par certains oiseaux qui se sont
approchés trop prés de l'éolienne ou de l'antenne radio VHF, sans grand
mal pour eux et pour notre matériel. La place de choix fut quand même la
tête de mat, au grand désespoir de Jean-François car la nuit l'oiseau
obstruait une grande partie de notre feu de navigation. Le seul endroit
complètement interdit pour eux fut les panneaux solaires pourtant
tellement tentants par leurs plateformes planes ! Jean-François fut
intraitable !!! et les oiseaux obéissants !!
Les jours passent et on
trouve le rythme en ponctuant la journée d'occupations diverses. L'une
d'elles est la réception de la carte de prévision météorologique. Nous
avons pu recevoir ces cartes météos grâce à la radio du bord et à un
programme de lecture sur l'ordinateur. Ainsi tous les jours, nous savions
à peu près la force et la direction des vents que nous allions rencontrer.
Nous nous doutions qu'entre le Costa Rica et l'île de Clipperton les vents
seraient plutôt calmes. Mais peut-être pas calmes à ce point et surtout à
dominante ouest, ce qui veut dire dans le nez pour nous ! Des courants
contraires ont ralenti notre route. Nous avons longé le parallèle des 10°
Nord jusqu'à Clipperton puis avons fait route direct vers les îles Hawaii.
Calme plat....
Lors de journée où le vent souffle
comme sur la photo ci-dessus, nous affalons les voiles et en profitons
pour vérifier tous les points d'usure sur les voiles et les écoutes. Le
courant contraire nous fait reculer pendant la nuit et dans la journée
nous essayons avec le spinnaker de rattraper les miles perdus.
Dés que le vent est favorable (venant de l'arrière), nous porterons le spinnaker
pour essayer de gagner dans l'ouest. Là où le bateau ne bouge pas d'un
pouce avec la grand voile et le génois léger, le spinnaker nous déhale
légèrement à 2 ou 3 noeuds, ce qui est très satisfaisant.
Enfin au quinzième jour de navigation, un thon rouge
de 80 cm et une bonite plus petite sont remontés à bord. Nous casserons
beaucoup de lignes. Nous avons dégusté pendant deux jours le thon rouge
cru avec une petite sauce pour sashimi. Délicieux. La bonite a fini en
bocaux.

Un jour de grand calme
(très nombreux parmi les 24 premiers jours de navigation) Jean-François
est allé se baigner pour vérifier l'état de la coque. Beaucoup de pousse-pied
(ou anatifes) ont trouvé le transport gratuit bien pratique et de nombreux
coquillages parasites qui profitent bien et grossissent allègrement
adorent la peinture anti-salissure passée en Guadeloupe. La mer est
transparente et parait bleu clair sous le ciel sans nuage. On aperçoit pas
loin du bateau une tortue à grosses écailles qui se rapproche.
Jean-François va l'observer grignoter les
anatifes à l'avant de la coque, puis la tortue aperçoit Jean-François
et se dirige vers lui et semble bien décidée
à goûter un morceau de "noirmoutrin". On
imagine facilement la
vitesse à laquelle le baigneur est remonté dans la jupe
talonné par la tortue qui s'est arrêtée à 5
cm de sa palme encore dans l'eau, surprise de l'échappée d'un repas à si
belle allure.
Entre le 23 avril et le 30 avril, soit une semaine de navigation, nous
aurons parcouru 200 miles nautiques !!! Pendant 24 jours, nous aurons eu
des calmes ou des vents très légers venant de l'ouest. Il faut rester zen
surtout quand on s'aperçoit que la distance parcourue pendant ces 24 jours
est de 1500 miles sur les 4500 miles prévus. Nous aurons peu de vent mais
beaucoup de houle qui nous ballote d'un bord sur l'autre. Quelques fois de
la houle croisée Nord et Est. De très grands bancs de dauphins nous
offrent des spectacles de sauts et de pirouettes fantastiques. Voir
débouler 200 dauphins à toute vitesse vers le bateau tout en jouant dans
les vagues, c'est magnifique.

Nous avons aussi beaucoup
d'orages très violents et des grains avec de la pluie soutenue. La nuit,
les éclairs illuminent le ciel, très haut dans les nuages amoncelés.
Dans ces moments-là, on se fait petit et on souhaite que la foudre ne
s'aperçoive pas de la présence d'un beau mat métallique à portée d'éclair.
De nombreux cargos
croiseront notre route, mais nous ne verrons qu'un seul voilier faisant
route identique à la nôtre : un vieux gréement coque blanche sous foc et
voile d'artimon, se balançant au rythme de la houle. Nous tentons un
contact radio VHF sans succès.
Arrivés vers les 110° ouest, nous sommes régulièrement dépassés par des
ondes tropicales qui se forment dans le creux de l'Amérique Centrale, bien
que ce soit très tôt en saison. La saison cyclonique ne commençant qu'en
juin. Pendant le passage d'une onde tropicale, le vent force jusqu'à 30
noeuds. Ponctuellement, le bateau prend une vitesse raisonnable enfin,
jusqu'à ce que l'onde passe et que le vent vire de 180° avant de retomber
proche de zéro.
Le 10 mai, passé au nord de l'île de Clipperton, (petit îlot français
situé au large des USA) nous attrapons les vents de Nord d'alizés. Ouf. Le
ciel change d'apparence : sur fond bleu, de petits nuages blancs sans
risque de grains dessous. Le vent devient régulier en direction (nord à
nord-est) et en force (entre 15 et 20 noeuds). Nous avançons 7 à 8 noeuds.
La houle et les mouvements du bateau nous changent des longues périodes
d'inaction pendant lesquelles nos muscles se sont ramollis. On est épuisé
par le moindre effort. Il va falloir se ressaisir ! par quelques
mouvements de gymnastique. La température très élevée au Costa Rica
devient plus agréable : à 18 heures il fait 27,9°C dans le bateau. Nous
perdons de nombreux leurres et hameçons car le nylon casse (poisson trop
gros ou ligne trop faible). Aussi après plusieurs essais, nous avons
supprimé le nylon et monté un bas de ligne d'acier avec l'hameçon
directement sur le bout avec un émerillon. Au moins même si les hameçons
se tordent, cela ne casse plus. Nous attrapons une bonite à ventre
rayé (il en existe avec le dos rayé). Allez, je m'attelle à mes bocaux. En
dégustant le poisson de mes bocaux je le trouvais un peu sec. Un ami
pêcheur de métier, retrouvé à Saint Martin, m'a donné une recette : il faut mettre
le poisson cru (avec du poivre) dans le bocal et le recouvrir d'eau de mer
avant de stériliser le pot 1 heure. Et maintenant, mes conserves de thon ou
bonite sont délicieuses.
Un
jour sur l'une des deux lignes que nous traînons toujours à l'arrière, au
lieu de ramener
du
poisson, nous avons accroché un fou trop tenté par le brillant
de l'hameçon. Le pauvre oiseau a bu une
sacrée tasse. Jean-François armé de gants a
décroché l'hameçon de son bec. L'oiseau s'est laissé faire puis il est
resté dans la jupe pendant deux longues heures à se remettre de ses
émotions. Ses plumes étaient toutes ébouriffées et son jabot était tout
gonflé d'eau. Ses pupilles dilatées se sont calmées et sont redevenues de
taille normale. Il s'est bien remis et est retourné se poser sur l'eau.
Le 15 mai, nous observons
une éclipse de lune presque totale. Magnifique.
Pendant la traversée,
l'éolienne tombe en panne. Elle tourne encore mais au ralenti et ne charge
plus un seul ampère. Puis quelques jours après, en faisant fonctionner le
groupe électrogène pour recharger notre parc de batteries, une alarme sur
le moteur se met à "couiner" puis tout s'arrête. Nous allons voir dans le
compartiment technique. Une grosse fumée noire s'échappe par le panneau
!!! Panique à bord. Le feu est le danger le plus à craindre à bord d'un
bateau. Jean-François se précipite : une minuscule fuite d'eau a créé un
court-circuit en reliant le + et le - des fils allant du groupe au parc de
batteries. La protection plastique des fils a fondu et a partiellement
brûlé : ce qui a donné la forte fumée noire. Bon, ça n'est pas aussi grave
que cela parait. Mais, encore du travail à ajouter à la liste qui
s'allonge ! L'escale à Hawaii va être très technique ! Jean-François
réparera provisoirement le circuit afin de pouvoir tout de même recharger
les batteries
Depuis que nous avons
atteint les alizés et ses vents réguliers de Nord-est, nous avançons
beaucoup mieux, avec une moyenne de 6,5 noeuds ! Par contre la mer s'est
creusée et de la houle croisée de Nord et d'Est lèvent des vagues courtes
de 2 à 3 m.
A partir du 20 mai, nous
surveillons tous les jours une dépression tropicale, qui deviendra tempête
tropicale avec des vents annoncés de 35 à 45 noeuds et qui semble suivre
notre route à 1500 miles derrière nous. Elle s'appelle "Andrés" et se
déplace à 13 noeuds vers l'ouest. Il est encore tôt pour les cyclones,
mais on préfère garder l'oeil ouvert. Nous serons environnés d'ondes
tropicales qui nous amèneront des orages et des vents locaux assez forts.
Le 23 mai, nous changerons le cap du bateau pour faire du plein sud, afin
d'éviter la zone dangereuse de la tempête. Elle se situe alors sur notre
route à 800 miles derrière nous et se déplace à 18 noeuds avec des vents
annoncés de 45 à 55 noeuds. Le lendemain, le bulletin météo annonce un
affaiblissement de la tempête aussi nous nous remettons au bon cap vers
Hawaii. Effectivement, le vent et la mer se calmeront. Nous barrons la
nuit chacun notre tour pour économiser les batteries .
Les trois derniers jours de
navigation avant d'arriver sur Oahu seront idylliques. De très belles
conditions de mer calme et de vent portant. Cela fait oublier la longueur
de la traversée (45 jours) et les moments où la mer était toute
chamboulée. J'apercevrai la terre la première, c'est le sommet de l'île de
Hilo culminant à plus de 4200 m qui apparaît au-dessus des nuages.
Le 30 mai nous longeons la
côte sud d'Oahu et on s'approche de Honolulu au matin. De grands buildings
posés le long des plages, sur lesquelles viennent se briser d'immenses
rouleaux.
Voilà : nous avons parcouru
4593 miles exactement en 45 jours. Avec une moyenne de 2,65 noeuds pour
faire 1546 miles pendant les 24,5 premiers jours ! et 6,45 noeuds pour les
3047 miles en 20,5 derniers jours. Vivent les alizés. |